Journée professionnelle Musique et bibliothèques : nouveaux enjeux, nouvelles pratiques, Médiathèque de Lormont (Jeudi 5 avril 2012)

Le 5 avril, ÉCLA Aquitaine et l’IUT Métiers du livre ont organisé leur journée professionnelle annuelle destinée aux professionnels des bibliothèques et de la culture, et aux étudiants de l’IUT, filière bibliothèques à la Médiathèque de Lormont

mediathèque lormont

Cette année, c’est la place et l’avenir de la musique en bibliothèque qui a été questionnée. Écoute en ligne, bornes de téléchargement, prêt de musique numérique, cette journée a été l’occasion de faire le point sur les divers services innovants qui émergent aujourd’hui, mais aussi d’aborder la question de la place des bibliothèques par rapport aux acteurs locaux de la musique, labels, salles et artistes.

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 Intervention Nicolas CLEMENT (membre du CA de l’ACIM, représentant des BiMudAQ) autour du manifeste de l’ACIM : « La musique a toute sa place en bibliothèque »

Pourquoi un manifeste ?

http://www.acim.asso.fr/2011/06/la-musique-a-toute-sa-place-en-bibliotheque/

Ces dernières années, le monde des bibliothèques a vu fleurir un discours hâtif et réducteur sur la fin programmée de la musique enregistrée (disparition programmée avec la concurrence d’Internet, soi-disant désaffection des publics pour le(s) support(s)). Au point où certains chefs d’établissements ou certains élus se sont refusés d’ouvrir ou de moderniser leur établissement en implantant de la musique.

Au risque de faire disparaitre purement et simplement la musique au sein du service public.

Initiatives isolées auxquelles le public fréquentant ces établissements a réagi vivement en soulignant sa désapprobation.

Il me semble important de porter à votre connaissance un certain nombre de faits qui expliquent ou éclaireront votre jugement sur les conditions d’implantation de la musique en bibliothèque, de son rayonnement jusqu’aux menaces et défis que devront relever les bibliothèques afin de continuer à faire vivre la musique sous toutes ses formes au sein du service public.

Le décor : mise en perspective des données chiffrées :

Livres hebdo daté du 06 janvier 2012 souligne dans son bilan de l’année écoulée que 2011 aura été l’année du « troisième lieu », que les bibliothèques françaises affrontent les difficultés financières (baisse de 10 à 30% des budgets de fonctionnement un peu partout, tassement des inscriptions et des prêts) la concurrence d’Internet et des nouvelles technologies en proposant de nouveaux services comme l’inscription en ligne, l’élargissement des horaires d’ouverture y compris le dimanche, l’installation de la wifi, le prêt illimité et en privilégiant l’accueil et la convivialité (attente des usagers).

1256 médiathèques sur 4170 possèdent des fonds musicaux.

En 2008, on recense 8,5 millions de CD qui représentent 13,1%des prêts voir plus de 20% à 30% pour les communes au-delà de 100 000 habitants.

Musique et bibliothèque : données à prendre en compte :

Le prêt des documents sonores : pas de droit de prêt ! Tolérance de fait des éditeurs et producteurs phonographiques.

Le prêt des documents audiovisuels et multimédias : soumis à négociation avec les producteurs soit directement soit via des fournisseurs spécialisés. Coût élevé.

La consultation de tous les documents audiovisuels n’est pas possible sans autorisation des producteurs ou de la SACEM pour la musique.

Pas de base discographique mondiale : à travers le monde, des milliers de disques sont publiés chaque mois. Pose la question des fournisseurs et de l’accès au document.

Reproduction des contenus : très encadré et limité.

Pas de reproduction même partielle sans autorisation des droits du document. Sommes exclus du droit à la copie privée en tant qu’établissement privé.

La reprographie des partitions doit passer par une convention avec la SAEM (société des éditeurs et auteurs de musique).

L’exécution publique est soumise à autorisation : aucun des établissements publics n’échappe à l’autorisation de la SACEM pour l’organisation d’un concert ou d’une animation musicale qui est une représentation publique.

La diffusion publique de musique enregistrée : signature obligatoire d’un contrat général de représentation avec la SACEM.

La place de la musique dans les bibliothèques :

Le contexte historique et le triomphe d’un modèle de bibliothèque :

Si la place de la musique en bibliothèque n’est pas récente dans un contexte où l’imprimé est roi (on dénombre des fonds d’imprimés et de partitions, des 78 tours dans les fonds patrimoniaux) il faudra attendre l’avènement du microsillon pour voir se constituer des collections musicales d’une certaine ampleur.

Les années 1960, 1970 et 1980 sont les années « microsillon », époque où l’on venait à la bibliothèque avec sa pointe de lecture et où le bibliothécaire vérifiait inlassablement les 2 faces d’un même disque pour en vérifier les rayures éventuelles.

La musique en bibliothèque de prêt gagne petit à petit sa place dans un contexte marchand où les musiques populaires ou musiques amplifiées triomphent (le rock, la pop, les musiques afro américaines, le reggae, les musiques électroniques), où le réseau des disquaires indépendants reste l’unique lieu où l’on trouve de la musique (hormis la radio et les concerts).

Les années 1980 sont des années où triomphent le modèle des médiathèques sous l’effet des lois de décentralisation (modernisation des BM et création des BDP qui participent au maillage du réseau de dépôt des œuvres sur le territoire français), où triomphent un nouveau support (le compact disc numérique) perçu comme plus maniable et au conditionnement plus avantageux que le vinyle et qui permettrait la redécouverte de toutes les œuvres enregistrées (phénomène économique sans égal qui verra les publics racheter toute leur discothèque), où les GSA et les GSS se partagent la part du gâteau modélisant l’offre culturelle : il faut rappeler que la filière du disque ne bénéficie pas d’une loi sur le prix du disque qui aurait pu maintenir un réseau de disquaire indépendant à flot comme pour la librairie.

C’est l’heure de gloire de la bibliothèque de prêt qui reposait sur une attractivité sans pareille des collections fraichement constituées autour d’un support hyper attractif, le CD (et partant l’élimination quasi systématique d’un fond analogique exceptionnel, le vinyle)…  : la bibliothèque musicale comme réservoir de musique enregistrée (telle fut le modèle voulu et désirer par nos pairs et par les publics).

Ce modèle triomphant de bibliothèque de prêt autour d’un support quasi unique (le CD) a imprimé dans l’esprit des professionnels et des publics l’idée que la musique se réduirait à l’expression d’une consommation de biens culturels. Et partant que la musique (plus directe et moins discursive) serait de l’ordre du divertissement (au même titre que le cinéma). Dans cette logique de supports (et non plus de contenus), les bibliothèques ont cru logique de faire se rapprocher des services aussi différent que le cinéma et la musique…

Pour illustrer ce propos qui tend à prouver que les publics furent attirer pendant très longtemps par une offre de supports traditionnels, une enquête menée par la Médiathèque musicale de la ville de paris et publiée en 2000 révèle que les publics jugent de la qualité des services offertes en bibliothèque musicale par la variété et la richesse des collections de documents sonores (bien loin devant les autres offres de services comme l’accès aux nouvelles technologies (enquête de la Médiathèque musicale de Paris décembre 2000).

Ce modèle de prêt quasi exclusif vieux de quatre décennies ne pouvait que perdurer…

Même sil n’est pas totalement harmonieux, le développement de la musique en bibliothèque participe toutefois à l’entreprise de démocratisation culturelle (du néophyte au connaisseur) et a favorisé au développement de la culture musicale à l’aide d’une offre documentaire élargie, encyclopédique dont le support roi reste malgré tout le CD. (2ème support le plus prêté en bibliothèque).

Avec certes des taux de rotation en baisse mais toutefois bien plus important que pour l’imprimé (3 à 4 pour le livre, 7 à 10 pour le CD), la musique enregistrée reste un levier important de valorisation des médiathèques au point où l’on pourrait dire comme Xavier Gallup (Président de l’ACIM) « qu’il n’y a pas assez de musique en bibliothèque » (9 millions de documents sonores et une offre musicale pas assez diversifiée).

Prendre en compte les nouveaux modes de diffusion de la musique pour penser la bibliothèque musicale autrement :

La musique est aujourd’hui une pratique culturelle majeure de nos sociétés. Elle a envahit toutes les sphères de la vie sociale. Elle est tout à la fois pratique musicale, musique vivante, écoute musicale. Reproductible et dématérialisée, on l’emporte avec nous. Elle devient la compagne de nos humeurs, de nos envies, sorte de fond sonore à force d’être partout et nulle part malléable à souhait, modifiant durablement le niveau d’attention lors de l’écoute.

Car ce qui a changé avec l’arrivée de l’informatique et de l’Internet c’est une révolution qui a introduit de nouveaux rapports à la musique, de nouveaux comportements dans les modes de consommation de musique enregistrée dont on mesure aujourd’hui les conséquences.

Révolution numérique : de part la possibilité offerte par l’informatique de dématérialiser et reproduire à l’envie les supports sur des unités de stockage très importantes ou en écoute et téléchargement sur Internet

Révolution technico-culturelle : la notion d’œuvre est bouleversée. Le rapport aux contenus change lui aussi : les œuvres ne sont plus perçues comme produits d’une époque ou inscrits dans un long processus musical. Ils ont une vie et légitimité propre.

Avec la reproductibilité des œuvres à l’infini, l’échange de pair à pair, on voit apparaitre un monde où l’expression d’une culture légitime, reconnue se propage mais de manière parcellaire, diffuse sur Internet. Chacun devient prescripteur. La musique est comme saucissonnée, éclatée. Le rapport au temps et à l’espace est donc modifié et modifie en retour notre relation à l’objet : nous sommes dans une relecture sans fin du passé comme futur indépassable.

Pour autant, les jeunes générations qu’on dit rétives à toute catégorisation font pourtant preuve d’un intérêt étonnant pour la musique et développe un vrai sens musical : comme le souligne une étude du Ministère de la Culture menée par Sylvie Octobre et Nathalie Berthomier « l’enfance des loisirs » (juin 2011) : « malgré l’omniprésence médiatique de certains titres ou artistes, les enfants font preuve du développement d’une compétence musicale croissante. Les années passant, une véritable compétence d’auditeur se constitue chez les adolescents qui se traduit par une plus grande maîtrise des catégorisations et sous-catégorisations musicales ». (Chapitre « une génération numérique) : repenser nos cadre de classement ou d’indexation (tags, recommandations de pair à pair…).

Pour les bibliothèques, cela pose la question de la relation à l’objet physique (le CD) et a sa place au sein de collections encyclopédiques, organisées selon des classifications, indexées selon des répertoires d’autorités matières.

Cela impose l’idée de repenser l’offre documentaire et les modes d’accès aux contenus. Penser nos collections comme des réservoirs de contenus, penser à valoriser, à numériser-conserver les documents. (la loi ne nous est pas favorable à ce sujet : la fameuse numérisation à titre d’exception afin d’assurer les conditions de sa communication).

Le besoin croissant de prescription dans le domaine musical est une constante depuis quelques années : Internet ne répond pas aux attentes des publics (offre parcellaire, offre non pérenne…).

Cela nous impose de redéfinir notre rôle qui doit être celui de passeur, de prescripteur en allant là où les publics nous attendent : en animant les espaces ou à distance via la médiation numérique. « Si l’attrait du CD n’est plus suffisant pour faire venir le public emprunteur, l’attrait pour la musique sous toutes ses formes doit nous obliger à penser à tous les publics ». Médiatiser autrement la musique.

La richesse de ces collections pose les bases d’une réflexion autour de la médiation autour de ce véritable patrimoine sonore et de sa conservation / valorisation. Véritables niches musicales, les collections de CD des médiathèques restent « la meilleure manière de matérialiser dans nos locaux une offre musicale hybride c’est-à-dire mélangeant collections physiques et collections dématérialisées ».

Il ne suffit plus de juxtaposer les supports et de les prêter : leur mise en relation est essentielle et le travail de médiation le moyen pour arriver à ce que la bibliothèque (lieu non marchand) devienne le lieu d’une expression unique de la musique.

Ce modèle nouveau va s’imposer à l’ensemble des collections constituées en médiathèque (imprimés inclus cf liseuses et tablettes numérique)

En conclusion sur le Manifeste, je dirais que défendre la place de la musique en bibliothèque relève de la prise en compte des bouleversements sociaux, culturels et économiques qui traversent le champ culturel et plus largement nos sociétés par une profession soucieuse d’adapter les nouvelles formes de l’expression musicale issues de la culture digitale aux exigences du service public sans négliger les usages de tous les publics.

La gestion d’une bibliothèque musicale de demain :

Quelques pistes…

Proposer une offre hybride 

Le CD demeurera un produit attrayant pour plusieurs années encore et, à ce titre, il devrait constituer le noyau des collections audio.

La pérennité du CDs, comme celle du vinyle, est garantie, à terme, comme objet de niche, voir comme objet patrimonial. Dans ce cas, il est alors destiné à un fonds pour un public spécialisé et soucieux d’enrichir harmonieusement sa culture musicale.

Les publics qui fréquentent nos établissements nous identifient comme lieux de réservoir de contenus non marchand.

Il faut rappeler que les ventes numérique progressent mais de manière disparate entre pays. Seuls les Etats-Unis voient poindre une égalité des ventes entre supports physiques et numériques. En France, 70 % des ventes se fait encore par le physique !!!

http://www.chartsinfrance.net/actualite/news-76804.html

Faire cohabiter les ressources

Les ressources physiques et numériques sont appelées à cohabiter. Il faut mener une réflexion sur la meilleure façon de dynamiser les espaces et les collections (classement thématique ?).

Si les collections physiques demeurent (partitions, méthodes d’apprentissage, périodiques musicaux), il apparaît aussi vital de s’engager à donner accès à la musique téléchargeable et accessible en streaming.

Proposer rapidement une offre hybride et accepter de se voir « déposséder » (intégrer les usages du public dans le processus d’acquisition, de sélection ou de valorisation).

Numériser des collections

Obtenir du législateur ou des sociétés de gestion des droits l’exception de reproduction à des fins de valorisation pour les bibliothèques des collections sonores.

Production de contenus exclusifs réalisée par la captation vidéo d’événements en bibliothèque commence aussi à se pratiquer.

Développer une offre d’écoute légale en ligne

Inventer une offre inédite de streaming (sur le modèle de Calice 68)

http://calice68.mt.musicme.com/

Expérimenter autour de la musique libre

Les créateurs de musique libre rendent accessibles leurs contenus via des licences qu’ils peuvent gérer individuellement.

Les bibliothèques se doivent d’expérimenter l’usage autour des licences dites libres en les valorisant, en les recommandant. Elles contribueraient à faire connaître ses nouveaux usages autour de la création des œuvres.: Expérience autour des musiques libres et sous SACEM avec la borne Automazic à Gradignan.

http://www.acim.asso.fr/spip.php?article329

Ou bien encore « Ziklibrenbib » portail de musique libre :

http://ziklibrenbib.fr/?page_id=31

Soutenir la création locale

« Le développement de collections et la valorisation autour des musiques locales, parfois autoproduites, forgent l’identité d’une communauté et représente un projet territorial significatif » (Gilles Pierret). Mémoire musicale d’un territoire

Exemple de valorisation de la scène musicale en gironde : le GirondEmusicbox

http://www.girondemusicbox.fr/

Soutenir la pratique amateur. 

Sur le modèle des bibliothèques scandinaves il faudrait arriver à proposer une offre en direction des publics qui jouent de la musique (mise à disposition de logiciels de composition musicales assistée par ordinateur, de claviers, de lieux de répétition qui permettraient de s’adonner soit à la composition, soit de travailler un instrument en s’écoutant au casque).

Animer et Socialiser l’accès et les contenus musicaux 

On parle beaucoup de la bibliothèque comme troisième lieu musical.

Proposer des actions de valorisation et de médiation multiformes (« mediagraphies » en ligne par exemple, rencontres musicales en favorisant le partenariat, conférences) et surtout proposer des outils de partage et de découverte en favorisant l’échange sur les bases de l’affect, de la promotion, des commentaires, des critiques en phase avec les pratiques que l’on retrouve dans la culture digitale par exemple sur Internet. Mutualiser.

Pour plus d’informations :

http://www.acim.asso.fr/

http://www.bimudaq.acim.asso.fr/

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